l’édito 2019

féminin : singulières, plurielles

elles sèment… les idées, les savoirs, l’inquiétude, la zizanie,
le désir, la peur, l’envie, l’amour…

S’il vous plaît / Regardez-moi je suis vraie

Je vous prie / Ne m’inventez pas / Vous l’avez tant fait déjà

Vous m’avez aimée servante / M’avez voulue ignorante

Forte vous me combattiez / Faible vous me méprisiez

Vous m’avez aimée putain / Et couverte de satin

Vous m’avez faite statue / Et toujours je me suis tue…

des mots bouleversants d’Anne Sylvestre en 1975…

… au coup de gueule de Carole Thibaut en 2018, en Avignon :

Les femmes se sont fait niquer à la révolution française. Elles se sont fait niquer durant la  Commune. Elles se sont fait niquer durant le Front Populaire. Elles se sont fait niquer en  68. Et c’est comme ça qu’on se fait niquer, depuis de siècles, des décennies, des années, des mois.

Ce n’est pas seulement sociétal, politique. Ça s’inscrit dans nos chairs, dans les recoins les plus obscurs de nos cerveaux, dans nos inconscients, nos subconscients. Cela gangrène toutes nos vies. Ce ne sont pas que des chiffres et des statistiques…

C’est cette colère et cette douceur que nous aimerions entendre et faire entendre…

L’année 2018 a été jalonnée par quelques éclats significatifs, dont les prises de paroles intempestives et salutaires de celles qui ont subi les outrages.

Et toujours encore…

mardi 30 octobre 2018, Razia, une Afghane de 34 ans, a été poignardée à mort en pleine rue. Son mari, principal suspect, est en fuite… en France, une femme meurt tous les trois jours des violences de son mari ou de son ex…

mais aussi…

Simone Veil est entrée au Panthéon ce dimanche 1er juillet. À ce jour, seules quatre femmes – sur les 76 «grands hommes» – y ont été inhumées…

La violence du fait divers (et n’allons pas prétendre qu’il s’agit là d’une violence étrangère à notre culture !) et l’hommage à cette femme en lutte nous confirment dans notre envie de dédier ce festival 2019 aux femmes créatrices…

L’indignation devant l’intolérable qui perdure rend nécessaire ce temps pour « Elles », autour du personnage féminin créateur et dépositaire de l’expérience, des savoirs accumulés, puissance de transmission qui porte dans sa chair les blessures et les bonheurs d’aujourd’hui et d’hier… ce qui pourrait être un festival en forme de salut amoureux…

Elles sèment… elles sont bien plus qu’une interlocutrice idéale, comme le chantait Paul Eluard, elles sèment la zizanie, le doute, la folie, l’inquiétude féconde, le désir et le rire, l’impensé et l’impensable et nous embarquent…

Embarquons nous avec Sonia, Claire et Suzie autrices en résidence, Carole, Adèle, Joumana, Geneviève et Marlène, Melba, Dalele et Lümé, Véronique et Claudine, Géraldine, Chantal et Muriel… et toutes les autres…

Salut à toutes ces sorcières comme les autres, et dédicace particulière à Anne Sylvestre qui nous a offert de si belles émotions lors du festival Barbara à Saint Marcellin en mai et dont nous entendrons encore les mots dans Méchant ! durant le festival…

Mais un jour la terre s’ouvre / Et le volcan n’en peut plus

Le sol se rompt on découvre / des richesses inconnues

La mer à son tour divague / De violence inemployée

Me voilà comme une vague / Vous ne serez pas noyé

Car dans ce monde gangréné par les cancers de la haine, elles sèment ce qui nous encourage à résister, à aimer, à créer :

Je te chéris. Tôt dépourvu serait l’ambitieux qui resterait incroyant en la femme (…).

Je te chéris cependant que dérive la lourde pinasse de la mort.

René Char, dédicace de Lettera amorosa

pour l’équipe de Textes en l’air,

Jacques Puech, directeur artistique